Patrick Süskind - Le Parfum

Publié le par Bing

115766.jpg

 

Extrait

"Sa sueur fleurait aussi frais que le vent de mer, le sébum de sa chevelure aussi sucré que l'huile de noix, son sexe comme un bouquet de lis d'eau, sa peau comme les fleurs de l'abricotier.. et l'alliance de toutes ces composantes donnait un parfum tellement riche, tellement équilibré, tellement enchanteur, que tout ce que Grenouille avait jusque-là senti en fait de parfums, toutes les constructions olfactives qu'il avait échafaudées par jeu en lui-même, tout cela se trouvait ravalé d'un coup à la pure insignifiance. Cent mille parfums paraissaient sans valeur comparés à celui-là. Ce parfum unique était le principe supérieur sur le modèle duquel devaient s'ordonner tous les autres. Il était la beauté pure.

Pour Grenouille, il fut clair que, sans la possession de ce parfum, sa vie n'avait plus de sens. Il fallait qu'il le connaisse jusque dans le plus petit détail, jusque dans la dernière et la plus délicate de ses ramifications ; le souvenir complexe qu'il pourrait en garder ne pouvait suffire. Ce parfum apothéotique, il entendait en laisser l'empreinte, comme avec un cachet, dans le fouillis de son âme noire, puis l'étudier minutieusement et dès lors se conformer aux structures internes de cette formule magique pour diriger sa pensée, sa vie, son odorat.

Il s'avança lentement vers la jeune fille, s'approcha encore, pénétra sous l'auvent et s'immobilisa à un pas d'elle. Elle ne l'entendit pas.
Elle était rousse et portait une robe grise sans manches. Ses bras étaient très blancs, et ses mains jaunies par les mirabelles qu'elle avait entaillées. Grenouille était penché au-dessus d'elle et aspirait maintenant son parfum sans aucun mélange, tel qu'il montait de sa nuque, de ses cheveux, de l'échancrure de sa robe, et il en absorbait en lui le flot comme une douce brise. Jamais encore il ne s'était senti si bien. La jeune fille, en revanche, commençait à avoir froid.
Elle ne voyait pas Grenouille. Mais elle éprouvait une angoisse, un étrange frisson, comme on en ressent lorsqu'on est repris d'une peur ancienne dont on s'était défait. Elle avait l'impression qu'il passait derrière son dos un courant d'air froid, comme si quelqu'un avait poussé une porte donnant sur une cave gigantesque et froide. Et elle posa son couteau de cuisine, croisa ses bras sur sa poitrine et se retourna.
Elle fut si pétrifiée de terreur en le voyant qu'il eut tout le temps de mettre ses mains autour de son cou. Elle ne tenta pas de crier, ne bougea pas, n'eut pas un mouvement pour se défendre. Lui, de son côté, ne la regardait pas. Ce visage fin, couvert de taches de rousseur, cette bouche rouge, ces grands yeux d'un vert lumineux, il ne les voyait pas, car il gardait les yeux soigneusement fermés, tandis qu'il l'étranglait, et n'avait d'autre souci que de ne pas perdre la moindre parcelle de son parfum.

Quand elle fut morte, il l'étendit sur le sol au milieu des noyaux des mirabelles et lui arracha sa robe ; alors le flot de parfum devint une marée, elle le submergea de son effluve. Il fourra son visage sur sa peau et promena ses narines écarquillées de son ventre à sa poitrine et à son cou, sur son visage et dans ses cheveux, revint au ventre, descendit jusqu'au sexe, sur ses cuisses, le long de ses jambes blanches. Il la renifla intégralement de la tête aux orteils, il collecta les derniers restes de son parfum sur son menton, dans son nombril et dans les plis de ses bras repliés.
Lorsqu'il l'eut sentie au point de la faner, il demeura encore un moment accroupi auprès d'elle pour se ressaisir, car il était plein d'elle à n'en plus pouvoir. Il entendait ne rien renverser de ce parfum. Il fallait d'abord qu'il referme en lui toutes les cloisons étanches. Puis il se leva et souffla la bougie."

 

Avis personnel

Vous venez de lire mon passage favori du livre, celui que je fais lire à ceux qui me demandent conseil ou mon avis à propos du livre. Rien de malsain dans cette démarche, mais je trouve que ce court passage dégage à lui seul toute la puissance du roman en entier, comme lorsqu'on teste un échantillon dans une parfumerie, pour rester dans le sujet.

Car ce livre en lui-même est une apologie de ce sens qui est beaucoup trop souvent mis de côté dans la littérature: l'odorat. Et l'auteur ici réussit carrément un tour de force et nous fait presque oublier tous nos autres sens, en nous transformant nous-même en la créature qu'il crée ici: on lit presque avec le nez. Les descriptions sont tellement détaillées qu'on pourrait croire que les pages ont été sciemment parfumées pour coller avec la description, une réelle expérience olfactive et en même temps totalement imaginaire.

L'histoire en elle même n'en reste pas moins tout à fait fascinante: un garçon, né sans odeur propre mais avec la capacité de comprendre mieux que quiconque comment les odeurs fonctionnent. Il part alors dans une quête presque insensée dont vous avez eu un petit avant-goût dans l'extrait que j'ai choisi.

Une lecture obligatoire. Oui, rien que ça, et croyez-moi vous y reviendrez.
Et pour la petite anecdote, c'est en partie à cause de ce livre que j'ai gagné mon prénom, alors forcément, lui et moi on était lié depuis le début.
Et ça, c'est beau.

Publié dans Patrick Süskind

Commenter cet article